Comment peut-on relier le Moi Idéal et le complexe d’Œdipe ?

Article de Marina Cavassilas

 « Il n’est pas bon d’être tellement aimé si jeune, si tôt. Ça vous donne de mauvaises habitudes...»

Romain Gary, La promesse de l’aube.

« Il n’est pas bon d’être tellement aimé si jeune, si tôt. Ça vous donne de mauvaises habitudes...Avec l’amour maternel, la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais. Après cela, chaque fois qu’une femme vous serre dans ses bras et vous serre sur son cœur, ce ne sont plus que des condoléances. On revient toujours gueuler sur la tombe de sa mère comme un chien abandonné. Plus jamais, plus jamais, plus jamais....
Je ne dis pas qu’il faille empêcher les mères d’aimer leurs petits. Je dis simplement qu’il vaut mieux que les mères aient encore quelqu’un d’autre à aimer. Si ma mère avait eu un amant, je n’aurais pas passé ma vie à mourir de soif auprès de chaque fontaine ».

Romain Gary, La promesse de l’aube.

Romain Gary s’est suicidé un 2 décembre à l’âge de 66 ans d’une balle de revolver dans la bouche. Dans la bouche... Fixation ou régression mortelle au stade oral ?

Ce texte évoque de manière littéraire le Moi Idéal résultant d’un amour fusionnel entre la mère et l’enfant et souligne l’horreur qu’il peut en résulter pour le futur adulte, qui faute d’avoir fait son « Deuil originaire » au sens où l’entend Racamier se sentira « comme un chien abandonné », et finira peut-être par « mourir de soif ». Pour qu’il n’en soit pas ainsi, il est nécessaire que la mère ne maintienne pas son enfant dans le Moi Idéal. Pour cela, comme le dit Lacan la « mère doit désirer ailleurs ». Comme le dit aussi Gary : « Je dis simplement qu’il vaut mieux que les mères aient encore quelqu’un d’autre à aimer. » Telle est l’une des conditions pour que le sujet ait des chances d’accomplir son complexe d’Œdipe et de développer un Idéal du Moi et un Surmoi.


Le Moi Idéal c’est la symbiose entre la mère et le Moi alors que le complexe d’Œdipe est le moment difficile du renoncement : le moment de la séparation d’avec la mère, nécessaire pour advenir au Monde, indifférencié.

Le Moi Idéal se forme lorsque le Moi est encore inorganisé. De formation archaïque, il se constitue au début de la vie au travers d’une relation quasi symbiotique entre Maman/Moi. Dans le cadre de cette relation fusionnelle, le Moi s’identifie à la mère toute-puissante satisfaisant tous ses besoins et désirs « comme par magie ». Cette première identification est celle qui signe l’entrée du Moi dans la sphère du narcissisme primaire. Le Moi Idéal est nécessaire en début de vie mais doit être relayé/supplanté plus tard par l’Idéal du Moi qui se constituera lors d’un complexe d’Œdipe abouti afin que l’énergie libidinale de l’enfant puisse investir d’autres objets que lui-même. Pour que la libido passe du Moi à l’Objet, il est nécessaire que l’enfant passe l’épreuve du Complexe d’Œdipe. C’est entre 3 et 7 ans que le complexe d’Œdipe doit avoir lieu : cette étape est difficile car elle implique une lutte puis divers renoncements dont celui au Moi Idéal et au Principe de Plaisir comme but ultime de l’existence.

Le Moi Idéal que nous portons tous en nous, dans notre mémoire émotionnelle est donc destiné à subir une rude épreuve lors du complexe d’Œdipe. Épreuve rude mais nécessaire à l'épanouissement du Moi au-delà d'un narcissisme primaire hermétique aux relations objectales et au Principe de réalité.



Pour prendre la mesure de cette épreuve, je vous invite à la fin de la tragédie de Sophocle, Œdipe Roi : Œdipe devient Roi, tout-puissant. Cette allégorie représente le Moi Idéal, le bébé symbiotique qui vit au début de son existence en totale fusion avec sa mère comme Œdipe Roi, marié à la reine Jocaste sa mère. Le besoin et l'objet d'assouvissement ne font qu'un pour lui : sa libido est toute entière tournée vers son Moi. Il assouvit sa soif et sa faim sans frustration aucune : sa mère est sienne, son sein est sien. « Sa Majesté le Bébé » comme dit Freud baigne dans l’illusion de toute-puissance : son narcissisme en miroir de celui renaissant de ses parents. Ce narcissisme auquel le sujet aspirera toute sa vie doit cependant être abandonné pour qu’une rencontre objectale puisse avoir lieu. Pour ce faire, une confrontation aux interdits et idéaux parentaux et sociaux doit avoir lieu. C’est lors de la phase phallique qui caractérise le Complexe d’Œdipe que cette confrontation avec la Loi aura lieu. La Loi doit être celle du Père au sens symbolique du terme, la Loi de l’interdit de l’inceste.

Dans la tragédie de Sophocle que nous avons abordé de manière originale car à rebours, notons dès à présent qu'Œdipe a dû tuer son père afin d'occuper sa place ainsi que résoudre l'énigme de la sphynge gardienne des portes de la ville de Thèbes. Dans la vie, il en est tout autrement puisque la toute-puissance est l'état premier, elle se caractérise par l'extase, ce paradis perdu que nous espérons raviver sans même le savoir. Le nourrisson n'a donc pas eu à affronter cette épreuve, ce combat, ce duel avec le père pour jouir de cette toute-puissance.

Ce n'est que plus tard, qu'il devra combattre et s'incliner devant la loi paternelle pour se défaire de cette toute puissance jouissive... Le bébé grandissant et devenant un petit d'homme traversé de pulsions sexuelles (vers 3 ans) devra vivre ce duel (le haïr et vouloir le tuer) avec le parent du sexe opposé et renoncer à l’inceste et au parricide/matricide pour se soumettre à la loi du père et intégrer la Loi de l'humanité. Cette loi - l'interdit de l'inceste et du parricide est la loi des hommes qui vivent les uns avec les autres et non les uns des autres. S'il ne se soumet pas à la loi, s'il ne renonce pas à tuer le père pour continuer de jouir de sa mère (épouser sa mère Jocaste), l'enfant, tel Œdipe à la fin de la tragédie vivra le restant de sa vie (sauf éventuellement s'il fait une analyse !?), les yeux crevés, aveugle au monde. Pour éviter cet avatar, la loi du père, la loi de la famille, échantillon de la loi humaine devra être introjectée. L’enfant devra s’y soumettre par peur d’une punition : la castration (perte du phallus : organe, source de son désir). C’est ainsi qu’il pourra entamer l’identification au parent de sexe opposé via l’introjection de ses idéaux.

Entre le phallus et la mère, il faut choisir... !

La fille renonce à séduire mon père et accepte l’idée de séduire un autre homme donc pour cela il lui faut des armes qu'elle ne possède pas : il lui faut s’identifier à sa mère. C’est ça ou perdre son amour. Aussi, il lui faudra introjecter ses idéaux, ses interdits, ses valeurs qui lui permettront de séduire d’autres hommes afin d’obtenir le « phallus » symbolique : jouir de son environnement, des relations objectales.

Le garçon renonce à séduire sa mère et.... il lui faut s’identifier à son père, introjecter ses idéaux, ses interdits, ses valeurs qui lui permettront de séduire d’autres femmes afin de conserver le « phallus » : jouir de mon environnement, des relations objectales.

Dans les 2 cas, il faut renoncer à l’inceste, à la haine du parent rival, introjecter les idéaux parentaux pour se différencier.



A la fin de la tragédie : Œdipe et Jocaste découvrent la vérité : « elle est ma mère », « il est mon fils » car au moment du mariage, ils ne le savaient pas. Cette scène est l’allégorie de l’Inconscient : le désir incestueux est inconscient. C’est l’introjection de la loi (l’interdit de l’inceste) qui permettra au Surmoi (conscience morale) d’exercer une répression du désir incestueux via un refoulement. Les représentations liées à la pulsion à l’œuvre dans la période préœdipienne ou œdipienne seront refoulées dans l’inconscient. Il faut avoir haï, aimé et désiré le père pour que soit intégré le Surmoi du garçon qui se différencie ainsi de son père tout en le gardant en soi. Le Moi qui s’identifie au père idéalisé crée ce qu’on appelle l’héritier de l’Œdipe : le Surmoi.

La reine Jocaste se pend alors dans son palais. Ainsi, Œdipe découvre le corps de sa mère à la verticale (qui donne l’illusion de la vie) mais ce n’est qu’une apparence (une illusion) : il est sans vie. L’enfant Roi, Œdipe se crève les yeux, agressé par la lumière symbole de la désillusion. Plutôt que d’accepter la désillusion, Œdipe se coupe du monde. Un enfant trop attaché à son Moi Idéal qui brave les interdits pour continuer de jouir de l'objet maternel comme objet de passion est un Moi aveugle condamné à l'obscurité de l'autre et du monde. L'obscurité c'est ce deuil impossible : plutôt que de me différencier de ma mère que je vois morte au bout d'une corde, cette mère archaïque qui n'existe plus à présent, je me crève moi-même les yeux : je m'automutile et devient par là un paria de la société : un Moi voué à devenir psychotique dont le narcissisme est replié sur lui-même. Œdipe et Narcisse n'ont-ils pas le même destin ? Œdipe, coupé du principe de réalité est condamné à vivre dans le noir, coupé du monde et des autres : un monde intérieur fait d’illusions et d’hallucinations. Narcisse, également cantonné dans le Narcissisme primaire n’aime que son Moi et finit par mourir.

Œdipe s’automutile, Narcisse meurt. L’automutilation d’Œdipe laisse-t-elle entendre que demeure un sentiment de culpabilité ? Oui Œdipe se sent coupable de son sentiment incestueux. C’est pour ça qu’un complexe d’Œdipe abouti débouche sur un Surmoi qui refoule toutes ces représentations œdipiennes. 

Le sentiment de culpabilité est le signe d’un Surmoi qui pointe à l’horizon, c’est le signe d’un refoulement des désirs incestueux. Symbole d’un Moi qui passe le cap de la désillusion et qui se tourne vers l’Autre. 


Des enfants plus œdipiens que d’autres ? Quel rôle joue l’intelligence de l’enfant ?


A présent explorons un point peu abordé dans la littérature psy : quel rôle joue la sphynge dans le complexe d’Œdipe ? La sphynge est la gardienne de Thèbes : elle aurait pu empêcher Œdipe de rentrer dans la ville et donc de se marier avec sa mère. Cependant Œdipe fut le seul à résoudre l’énigme posée par la sphynge : quel être, pourvu d'une seule voix, a d'abord quatre jambes le matin, puis deux jambes le midi, et trois jambes le soir ?


Œdipe qui passe le cap de l’inceste est cet enfant qui n’a pas suffisamment intégré la notion de limite : limite entre les corps (sa mère/lui), limite entre les différentes générations (bébé/adulte/vieillard). L’absence de limite entre sa mère et lui l’empêche d’entamer un processus de différenciation. Œdipe, est-il le plus intelligent des passants ? Est-ce son intelligence qui lui fait trouver la réponse à l’énigme de la sphynge ou est-ce son insuffisance à distinguer les différences entre les générations ? 

Œdipe trouve la réponse : l’Homme. La sphynge s’incline, se tue et Œdipe devient Roi.

Pour répondre à cette question, référons-nous à la thèse de doctorat de Catherine Weismann-Arcache publiée sous la forme d’un ouvrage grand public intitulé Les surdoués. Du bébé à l’adolescent, les destins de l’intelligence. Ses observations cliniques l’ont amenée à faire l’hypothèse qu’un excès d’intelligence et d’hypersensibilité empêcherait l’enfant « haut potentiel » de s’identifier au parent de sexe opposé lors du complexe d’Œdipe. Le passage du narcissisme primaire au narcissisme secondaire serait entravé du fait que l’enfant « haut potentiel » est trop lucide et critique par rapport à son parent dont il voit les failles, les défauts et ne peut ainsi s’identifier à lui. Trop d’intelligence et d’hypersensibilité maintiendraient le sujet dans le Moi Idéal :  difficile serait l’identification au parent de sexe opposé ainsi qu’à son Surmoi.

Il en découlerait un complexe d’Œdipe non abouti pour les « hauts potentiels » et un maintien dans le Moi Idéal plus rassurant pour eux.

Des mères plus jocastiennes que d’autres ? 

Une autre thèse souligne cette fois-ci le rôle de la mère trop jocastienne dans le maintien de l’enfant dans son Moi Idéal. C’est celle d’Anzieu et de Besdine exposée dans Psychanalyse du génie créateur. Voici ce que nous révèlent les deux auteurs qui ont analysé les rapports mère/enfant des génies de l’histoire : « ce maternage jocastien est une caractéristique biographique de nombreux créateurs dans le domaine artistique ou littéraire : ...Proust, Gary, Barthes, Camus ou encore Baudelaire qui ont bénéficiés de l’amour exclusif et intense de mères chéries. » Tous avaient une mère de type Jocaste très fusionnelle adorant, adulant leur enfant et le maintenant via cette mise en exergue de la toute-puissance en miroir dans le Moi idéal.

Mais qui a commencé à entrainer l’autre dans cette spirale infernale : l’enfant prédisposé « haut potentiel » ou la mère jocastienne ?

Certaines mères maintiennent l’enfant dans leur giron. La mère « la première séductrice » selon Freud peut maintenir son enfant dans le Moi Idéal, voyant en lui le prolongement de son propre narcissisme primaire, de son propre Moi Idéal. « Le Moi Idéal ne se préoccupe pas de la réalité et le parent se rêve donc tout-puissant » au travers d’une relation narcissique qu’il ne souhaite jamais voir s’achever. Ainsi, cela nous amène à présent à considérer la notion inventée par Racamier : « l’incestuel ». Racamier la définit ainsi : « ce qui dans la vie psychique individuelle et familiale porte l’empreinte de l’inceste non fantasmé, sans qu’en soient nécessairement accomplies les formes génitales ».


Normalement le complexe d’Œdipe nous oblige, nous impose d’accepter la loi sociale, la loi de l’humanité (celle de l’interdit de l’inceste) pour sortir de ce que Freud appelait la « séduction narcissique », de ce rapport indifférencié à l’autre comme s’il était partie intégrante de moi, ce que Robion nomme aussi le « contrat symbiotique » dans son article De la notion d'incestuel à celle d'interdit primaire de Différenciation, ERES, Dialogue, 2003/3 no 161, pages 65 à 77. 


Tel est « l’anteoedipe » : je voudrais rester un, indifférencié mais cela est interdit : tel est le conflit psychique fondamental. Malheureusement, à cause d’une mère recluse dans son narcissisme primaire, « la relation narcissique ne s’achève pas car la mère n’entend pas qu’elle s’achève : tout simplement, elle ne le supporte pas » Racamier L’inceste et l’incestuel.

Une attitude « incestuelle » est donc un frein au bon déroulement du complexe d’Œdipe et peut maintenir l’individu soit dans le Moi Idéal soit comme le souligne Jacques Robion, dans le conflit entre deux interdits : 

  • L'interdit de différentiation : « Ne te différencies pas », dont la source est une mère ou une famille « incestuelle ».

  • L'interdit d'indifférenciation : « Différencie-toi », dont la source est la Loi, la société.

De ce conflit non résolu entre ces deux interdits, l'un « incestuel », l'autre non, peut déboucher toutes sortes de pathologies. 

Le mythe dans lequel s’incarne parfaitement ce type de mère « incestuelle » est le celui de Périandre cité par Jeanne Defontaine dans son article L'incestuel dans les familles (Revue française de psychanalyse 2002/1 (Vol. 66), pages 179 à 196) : 


« Toute différente est l’histoire de Périandre, ce jeune homme devenu roi et qui tenta de s’émanciper de sa mère, mais celle-ci ne l’entendit pas ainsi et souhaitant conserver l’amour exclusif de son fils, elle tenta de le séduire afin qu’il ne puisse jamais se séparer d’elle. Elle mit au point le stratagème suivant : elle lui annonça qu’une femme amoureuse de lui viendrait le rejoindre la nuit sur sa couche et qu’elle serait masquée afin de conserver l’anonymat. La mère séductrice utilise alors ce subterfuge et pour séduire son fils, va le rejoindre dans son lit sans se faire reconnaître. Résolu à percer ce mystère, Périandre découvrit que cette amante merveilleuse était sa mère. L’histoire illustre les conséquences d’un acte auquel, par complaisance il avait participé, en effet, lui qui avait été un jeune monarque plein de promesses devint alors un épouvantable tyran. »

Telle sera donc notre conclusion sur un sujet qui reste ancré dans son Moi Idéal et refuse de soumettre aux exigences de la Loi paternelle au sens symbolique de l’expression : de « Sa Majesté le Bébé », il n’en résultera pas un King Adulte mais un tyran. 

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