Les pulsions de mort sont-elles vitales ? Quelle place occupent-elles ?

Article de Marina Cavassilas

Freud considérait la pulsion de mort comme une tendance à ramener le vivant à l’état inorganique.

Freud considérait la pulsion de mort comme une tendance à ramener le vivant à l’état inorganique. Il est très facile de se représenter cela après un orgasme sexuel : ne parle-t-on pas de « petite mort » ? Il l’opposait à la pulsion de vie qui tend vers le maintien de l’organique. L’idée qu’il puisse y avoir en nous une pulsion de mort semble en étonner certains. Pourtant nul ne s’étonne que la vie mène inexorablement à la mort et qu’inversement l’agressivité peut mener au maintien de la vie car lorsqu’il y a inertie (ex : on ne mange plus, on ne dort plus...) on finit par mourir. Les deux pulsions semblent donc intriquées et réversibles. Pulsion de vie et pulsion de mort, ne seraient-elles pas les deux versants d’une même pulsion ?

En ce sens, oui, nous pourrions affirmer que les pulsions de mort sont vitales et que les pulsions de vie sont mortelles si rien ne stoppe la pulsion de vie dans sa poursuite. Tentez de vivre sans dormir ou bien de manger sans vous arrêter ! Vous finirez bien par mourir...

L’intuition de Freud quant au distinguo pulsion de vie versus pulsion de mort, se trouve aujourd’hui validée par les recherches en biologie moléculaire. Je cite à ce sujet les écrits de Jean-Claude Ameisen dans la Revue française de Psychosomatique, 2007 : La mort au cœur du vivant :

« Une idée longtemps prédominante en biologie a été que la disparition de nos cellules – comme notre propre disparition en tant qu’individus – ne pouvait résulter que d’agressions de l’environnement, d’accidents, de destructions, de famines, d’une incapacité intrinsèque à résister au passage du temps, à l’usure et au vieillissement. » Il en est en fait tout autrement : « Aujourd’hui, nous savons que toutes nos cellules possèdent, à tout moment, la capacité de déclencher leur autodestruction, leur mort prématurée, avant que rien, de l’extérieur, ne les détruise. C’est à partir de leurs gènes que nos cellules produisent les “exécuteurs” moléculaires capables de précipiter leur fin, et les “protecteurs” capables un temps de neutraliser ces exécuteurs. » « La survie de chacune de nos cellules dépend, jour après jour, de la nature des interactions provisoires qu’elle est capable d’engager avec d’autres cellules de notre corps, interactions qui seules leur permettent de réprimer le déclenchement de l’autodestruction. Une cellule qui a vécu un jour, un mois, un an dans notre corps est une cellule qui a réussi pendant un jour, un mois ou un an à trouver dans son environnement les molécules, fabriquées par d’autres cellules, qui lui ont permis de réprimer son autodestruction. Une cellule qui commence à mourir dans notre corps est, le plus souvent, une cellule qui pour la première fois depuis un jour, un mois ou un an vient de cesser de trouver dans son environnement les molécules nécessaires à la répression de son autodestruction. »

Les pulsions de mort (quand la pulsion de vie/principe de plaisir n’est pas dominante) exercent l’énergie nécessaire à notre vie soit sous forme masochique (contre le moi, soit sous forme sadique (contre l’autre en qui l’on voit le reflet de soi/prolongement narcissique ou contre celui qui nous a empêché/nous empêche de vivre et/ou de jouir de nos pulsions de vie.)

Si nous établissons un lien analogique entre psychanalyse et biologie moléculaire, nous pouvons considérer que la pulsion de mort est intégrée à celle de la vie : elle s’active naturellement si elle ne trouve pas dans son environnement (à la base infantile pour l’humain) les ressources nécessaires « à la répression de son autodestruction ». 

Nos pulsions de mort seraient donc vitales en ce sens qu’elles relèvent du processus de la vie. Si nous élargissons l’analogie entre psychanalyse et biologie moléculaire, nous pourrions dire qu’un individu qui n’est pas ouvert aux relations objectales (et avant tout, au Père comme tiers séparateur de la symbiose Mère/Enfant) ne trouvera pas les moyens nécessaires à son non repli narcissique donc à sa mort psychique (Moi indifférencié) si l’on pousse le bouchon plus loin. La pulsion de mort pourrait ainsi être vue comme le moteur du narcissisme primaire, nécessaire à un stade de développement donné (fusion nécessaire Mère/Enfant) mais devant être dépassée pour que la vie et le Moi s’épanouissent dans la différentiation et le rapport aux autres. 

QUELLE PLACE OCCUPENT LES PULSIONS DE MORT ?

Dans la seconde topique, Freud érige le Ça, le Moi et le Surmoi comme les trois instances des conflits psychiques potentiellement à la source des symptômes névrotiques et psychotiques.


L’opposition entre la pulsion de vie et la pulsion de mort ne trouve cependant pas sa place dans ce schéma, « les pulsions primaires étant l’une et l’autre envisagées comme se trouvant en action, dans le psychisme entier et dans n’importe laquelle de ses instances » (Laplanche et Pontalis, Vocabulaire de la psychanalyse). Comme la pulsion de mort n’est pas typique de l’une de ces instances, mais se retrouve, comme les pulsions de vie, dans tous les territoires du psychisme, les pulsions de vie versus de mort, toujours plus ou moins entremêlées, ne rendent pas compte de conflits psychiques.


Si donc l’opposition pulsion de vie versus pulsion de mort ne trouve pas d’application dans la théorie des conflits psychiques, pourquoi n’est-elle pas abandonnée dans les travaux postérieurs de Freud ?


Cette opposition persiste car Freud se trouve confronté dans sa pratique clinique à divers comportements qui ne semblent pas être régis par le principe de plaisir à savoir la compulsion de répétition, les comportements masochistes, suicidaires, et la réaction thérapeutique négative. Freud est donc contraint d’expliquer comment et pourquoi se développe et fonctionne cette pulsion de mort qui entraîne l’homme vers la douleur ou bien la destruction ? 

 


SURMOI, INSTANCE MAITRESSE DE LA PULSION DE MORT

Pour l’expliquer, il nous semble indispensable de considérer le Surmoi comme l’instance fondamentale de la pulsion de mort. Comme le souligne Ana Maria Rudge dans La pulsion de mort dans la clinique psychanalytique :

« En 1926, dans l’annexe d’Inhibition, symptôme et angoisse, où sont distinguées métapsychologiquement les diverses formes de résistance au traitement analytique, la réaction thérapeutique négative et le masochisme rencontrés dans la clinique sont présentés comme autant de manifestations de la tyrannie d’un surmoi sadique sur le moi. Or, ce sont exactement les mêmes phénomènes cliniques qui avaient mené Freud à postuler la pulsion de mort qui sont à présent repris sous une rubrique nouvelle : celle de la résistance du Surmoi. »

 

Dans Biologie lacanienne et événement de corps, Miller reprend cela à son compte et déclare que la pulsion de mort est « pulsion du Surmoi. »

Le Surmoi est inhérent à la pulsion de mort : la culpabilité qui peut être associée à la recherche d’une punition inconsciente est la manifestation d’une tension entre le Moi et le Surmoi. La force de la pulsion de mort est « psychiquement liée par le surmoi et qui en devient ainsi reconnaissable » (Freud, Analyse finie et infinie). Les notions de pulsion de mort, du Surmoi et de masochisme relèvent donc d’une même problématique pour Freud.

DUALISME DES PULSIONS ?

Bien que Freud ait illustré le dualisme pulsion de vie versus pulsion de mort sous la forme d’un combat entre 2 entités opposées, telles Éros et Thanatos, tout nous laisse penser qu’il devait les concevoir comme les faces d’une seule et même pulsion. Telle était l’hypothèse que nous défendions dans notre introduction. Dans Malaise de la civilisation, Freud illustre cela encore une fois à travers le lien au sentiment de culpabilité et donc au Surmoi :

« Quand une pulsion instinctive succombe au refoulement, ses éléments libidinaux se transforment en symptômes, ses éléments agressifs en sentiments de culpabilité. »

Tel sera également l’avis de Lacan dans le Séminaire XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, pour qui : 

« La distinction entre pulsion de vie et pulsion de mort est vraie, pour autant qu’elle manifeste deux aspects de la pulsion. »

Nous ne partageons donc absolument pas les théories de Weiss et Federn donnant le nom de mortido à l’énergie qui correspondrait à la pulsion de mort. Ces deux auteurs opposent la libido à la mortido qui serait le type d’investissement caractéristique de la mélancolie. Weiss invente également le terme destrudo pour désigner l’énergie autodestructive.

Pour notre part, rien ne s’oppose à la libido, ni mortido, ni destrudo. Les phénomènes mélancoliques s’expliquent pour nous par une panne de libido : nous pourrions à la rigueur inventer le terme : inertio (plutôt que pulsion de mort dans ce cas). Concernant les phénomènes destructifs - auto ou - hétéro, ils sont inhérents à la pulsion dont le versant agressif se trouve transformé en culpabilité sous l’effet du Surmoi. 

 


LA PULSION DE MORT, UNE VOIE ALTERNATIVE A LA PULSION DE VIE QUAND CELLE-CI N’ARRIVE PAS À UNE DÉCHARGE VIA LE PRINCIPE DE PLAISIR

La décharge libidinale induit le passage à l’acte sous le commandement du principe de plaisir. Si le passage à l’acte est entravé par le Surmoi, l’autre versant de la pulsion, la pulsion de mort se chargera d’y remédier à sa façon. L’agressivité en devient le symptôme. L’agressivité contre son Moi (masochisme) ou contre l’Objet-Soi (prolongement narcissique, ex : son enfant) ou contre l’Objet-Autre à détruire pour fuir ce retour au narcissisme primaire dans lequel nous faisons qu’Un avec Maman...

Cette femme s’est tuée car petite fille était-elle était l’objet de sa mère, un miroir, rien d’autre? Sa pulsion de mort fut sans doute le seul moyen qu’elle a trouvé pour se défaire de cette emprise et se différencier d’une mère toute-puissante : son envol dans les airs fut un premier pas vers la vie qui malheureusement ne dura que quelques secondes, du 8e étage jusqu’au sol.
Cette femme faisait parfois des décompensations psychotiques : elle était sans doute en plein délire au moment de sauter et que son délire consistait à imaginer que cet envol durerait au-delà de quelques secondes.

Une pulsion de mort n’est rien d’autre que la pulsion de vie contrariée par une culpabilité surmoïque. Celle-ci s’exprime avec agressivité mais le but recherché n’en reste pas moins la vie avec l’espoir inconscient d’y prendre plaisir.

Qu’il s’agisse donc : 

  • De la compulsion de répétition (répéter une situation douloureuse a pour but inconscient d’en devenir maître pour agir autrement à l’avenir). 

  • Du transfert négatif (répéter la situation négative en la jouant inconsciemment en séance pour que l’analyste puisse l’identifier, l’analyser voire même, agir afin de lui donner justement une nouvelle dynamique).

  • D’actes masochistes (se punir d’une culpabilité), sadiques (se punir à travers un autre d’une culpabilité) ou suicidaires.

C’est lorsque la pulsion de vie régie par le plaisir n’est pas assez forte. C’est alors la pulsion de mort qui prend le relais avec l’agressivité comme symptôme mais le but est toujours le même : la vie !


CONCLUSION

 

Les pulsions de mort sont vitales : elles sont le versant rebelle des pulsions de vie excessivement contrariées dans leur but : le maintien de l’organisme. L’équilibre psychique est sans doute le résultat d’un bon équilibre entre pulsions de vie et pulsions de mort. Le Surmoi ne doit être ni trop permissif ni trop dur car s’il est trop l’un ou l’autre, l’individu sera déséquilibré. Leur place se trouve donc nécessairement dans le Ça, le réservoir des pulsions. 

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