Comment différencier le manque du vide ?

Article de Marina Cavassilas

« Il y a deux solutions pour le dépressif, également improductives : fuguer à la poursuite d’aventures et d’amours toujours décevantes, ou s’enfermer, inconsolable et aphasique, en tête à tête avec la Chose innomée. »

 

Julia Kristeva

Le manque est la manifestation du désir. Le sujet désire, c’est-à-dire cherche un objet pour se sentir combler et obtenir satisfaction. Le manque est indissociable de la pulsion : il est l’expression de l’énergie pulsionnelle. Le manque semble être une notion péjorative pourtant il est une condition du désir et son absence est signe d’extinction pulsionnelle.

Le vide est l’absence de désir. Le sujet n’est pas mu par le désir c’est-à-dire par la pulsion de vie.
Le manque rime avec addiction alors que le vide rime avec mélancolie.
Le manque éternel, toujours en cours de satisfaction puis d’insatisfaction est ce qui anime le sujet État Limite jusqu’au désespoir du constat : je suis impossible à satisfaire. Aucun objet ne peut combler durablement mon désir. L’étape d’après cette conscientisation est le vide : à quoi « bon vivre » alors ? A rien.

D’où vient le manque ?

« Nostalgie d’un objet et d’une enfance mythique où l’incomplétude ne se seraient pas fait sentir. Espoir malgré tout de réduire l’écart entre fantasme et réalité, de retrouver ne serait-ce que partiellement et temporairement le doux parfum d’un paradis perdu. »

S’endeuiller de ce paradis perdu est nécessaire pour traverser la perte, supporter la séparation mais chez certains sujets, le deuil est impossible. Dans la dépression, l’horreur que provoque cette impossibilité de se séparer peut laisser place à une sensation d’impuissance puis de vide. Le vide est en quelque sorte ce qui vient à la place du sentiment de manque éternel, d’une impossibilité absolue de la perte. Le vide est donc cette énergie du désespoir, ce qui maintient le sujet en vie. L’étape d’après est la mort. L’énergie du désespoir peut se détourner du maintien en vie pour se mettre au service du meurtre du moi : l’énergie de se tuer tellement la vie est insupportable.

Du manque « normal » au manque pathologique : quelles sont leurs manifestations ?

Dans l’histoire infantile, le manque a, dans le meilleur des cas, donné lieu à des capacités hallucinatoires. C’est le cas chez les sujets de structure névrosée, chez qui la traversée œdipienne put se faire grâce aux capacités fantasmatiques acquises antérieurement, développées pour combattre et remédier à la frustration.

« Dans le transfert négatif, l’éprouvé de manque des séances ou de l’analyste sera souvent réprimé pour neutraliser les représentations de désirs interdits réactualisés dans le transfert. Ce sera plutôt l’analyste qui sera vécu comme manquant de quelque chose, de mots, d’empathie, de capacité à rendre heureux. » Catherine Ducarre, Le vide et le manque : du manque d’affect à l’affect de manque, Revue française de psychanalyse 2019/3 (Vol. 83), pp 695 à 708.

Pour les sujets d’autres structures, la différenciation entre affect de manque et la représentation est plus étanche et le déplacement de l’affect de manque sur des objets latéraux est impossible.

 

« A défaut d’un lien vivant entre affect de manque et représentation, c’est plutôt le vide qui est décrit, vide pulsionnel, vide d’estime de soi. » Catherine Ducarre, Le vide et le manque : du manque d’affect à l’affect de manque, Revue française de psychanalyse 2019/3 (Vol. 83), pp 695 à 708.

Le vide

« « J’ai peur que vous ne m’aimiez plus » sont les mots d’une patiente juste avant de se déconnecter de la réalité. Pendant de longues minutes, elle est restée figée, en proie à une terreur qui semblait paralyser jusqu’à sa pensée. Penser c’est toujours mettre en représentation et c’est donc toujours attendre quelque chose, même si nous n’avons pas conscience de l’obscur objet de notre désir ! En même temps qu’elle livrait cet aveu, elle espérait que je la rassure et ne put supporter le silence, dans lequel s’engouffrait le doute et avec lui la souffrance. Penser était devenu douloureux à l’extrême et la chaîne associative s’est rompue. Voici d’où est partie mon hypothèse du vide de la pensée comme mode défense quand les autres mécanismes de défense ne suffisent plus. » Le complexe de la mère morte ou l’appel du vide, Isabelle Levert www.la-psychologie.com

Quand l’enfant peux combler sa mère, il se sent plein alors que lorsqu’elle est physiquement là mais qu’il ne peut la combler, il se sent vide. Quand la mère est vivante physiquement mais n’est plus (à combler), l’impuissance de l’enfant peut se traduire en un sentiment de vide. 

Tel le complexe de la mère morte créé par Green dans Narcissisme de vie, narcissisme de mort. Paris. Les éditions de minuit, coll. Critique, 1983). L’enfant qui souffre d’une dépressivité maternelle selon Green mais aussi l’enfant abandonné à lui-même alors qu’il avait besoin d’être écouté et soutenu par sa mère selon Isabelle Levert, désinvestit massivement et radicalement l’objet primaire. Face à son incapacité à réparer la mère, l’enfant désinvestit l’objet maternel : du meurtre psychique de l’objet peut s’ensuivre l’indentification à la mère morte. 

« Au contraire de Green pour qui ce mouvement est accompli sans haine, selon moi, la destructivité est présente mais elle n’est plus dirigée contre l’objet par crainte de le perdre encore plus, mais contre le sujet qui enrage de se voir si faible, si dépendant d’un objet qui ne répond pas à ses attentes. Il s’impute une telle faute qu’elle touche son être-même, d’où les effets délétères sur le narcissisme à laquelle s’ajoute l’identification à la mort de la mère ou au vide de la mère. » Le complexe de la mère morte ou l’appel du vide, Isabelle Levert www.la-psychologie.com

Dans le complexe de la mère morte, le drame vient du fait que le deuil est impossible, le moi s’acharne à retenir l’objet maternel et revit sa perte inexorablement au lieu de se constituer le réceptacle des investissements postérieurs à la séparation individuante. Déperdition libidinale et perte narcissique en sont la conséquence.

« Dans le deuil, le monde est devenu pauvre et vide, dans la mélancolie c’est le moi lui-même. » Freud, Métapsychologie, Deuil et mélancolie, Paris, Gallimard 1968, p.152.

Le vide est donc l’échec du deuil et le signe de la mélancolie. La perte d’objet signe la perte du moi : « si ma mère meurt, je meurs. »
Dans la mélancolie, il y a perte d’objet, régression de la libido dans le moi et conflit haine/amour à l’égard de l’objet face auquel le moi retourne la haine contre lui-même. La manie est l’autre versant du même procédé. 

Comment le sujet peut-il alors combler ce vide provoqué par un tel désinvestissement ?

Le sujet qui ne peut réinvestir ce vide, restera identifié à cette mort de la mère. Si cela est trop insupportable, sa haine retournée contre lui le mènera à se tuer, ou bien, et dans le meilleur des cas sans doute, régressé à des positions anales, il initiera une tentative de contrôle de la situation traumatique par toutes sortes de procédés comme l’intellectualisation ou la sublimation par exemple. « La sublimation seule résiste à la mort ». Julia Kristeva, La traversée de la mélancolie, Figures de la psychanalyse 2001/1 (n°4), pp. 19-24.

« A la place de la mort et pour ne pas mourir de la mort de l’autre, je produis - ou du moins j’apprécie – un artifice, un idéal, un « au-delà » que ma psyché produit pour se placer hors d’elle : extasis. Un artifice, un idéal, un « au-delà », beau de pouvoir remplacer toutes les valeurs psychiques périssables...Les arts semblent indiquer des procédés qui sauraient contourner la complaisance et qui, sans renverser simplement le deuil en manie, assurent à l’artiste et au connaisseur une emprise sublimatoire sur la Chose perdue...La dynamique de la sublimation, en mobilisant les processus primaires et l’idéalisation, tisse autour du vide dépressif et avec un hyper-signe....la voie de la parole donnée à la souffrance, jusqu’au cri, à la musique, au silence et au rire. Le beau serait même le rêve impossible, l’autre monde du dépressif, réalisé ici-bas ». Julia Kristeva, La traversée de la mélancolie, Figures de la psychanalyse 2001/1 (n°4), pp. 19-24.

Comment la cure psychanalytique peut-elle aider un mélancolique à réinvestir son moi d’une énergie libidinale et l’addict à désirer l’objet perdu?

« La fin de la thérapie oscille entre dépendance et rupture prématurée : travailler ce que j’ai nommé l’addiction à la thérapie m’apparaît un moment capital pour l’autonomie du sujet. La fin de la thérapie est menacée par des sentiments de déchirure, d’envie, de désir de destruction du lien, de crainte de perdre l’autre ou de perte de soi… Mais c’est à ce prix qu’une acceptation de l’incomplétude, inhérente à toute expérience humaine pourra se faire. »

 

Pierre Van Damme, Souffrance et rupture de lien chez le borderline, Société française de Gestalt (S.F.G.) | « Gestalt », 2006/1 no 30 | pp. 101-117.

Les autres articles de Psychanalyse

Les troubles du comportement alimentaire

Les troubles du comportement alimentaire

© 2020 Psychanalyste Paris.

Tous droits réservés.

Site réalisé par maximebelaid.com