En quoi notre culture occidentale favorise l'émergence des états-limites ?

Article de Marina Cavassilas

Les états limites représentent une catégorie se trouvant entre 2 autres classiques : les névrosés et les psychotiques.

Focus sur l’ADN métapsychologique de l’état-limite

Les états limites représentent une catégorie se trouvant entre 2 autres classiques : les névrosés et les psychotiques. 

  1. Le névrosé vit dans la réalité et la compense sur le mode du fantasme alors que le psychotique se retire ou dénie la réalité et lui substitue le délire et/ou l’hallucination.

  2. Le propre du névrosé est d’avoir intégré les interdits parentaux en particulier l’interdit de l’inceste lors du stade œdipien phallique alors que le psychotique est dans l’agir : il vit les pulsions de son ça sans moyen de contrôle sur celles-ci, son Surmoi étant faible. A contrario, le névrosé réprime ses pulsions sous le poids moralisateur de son Surmoi autoritaire.

L’état-limite est une nouvelle catégorie, très occidentale, se situant à la frontière de la névrose et de la psychose, proche parfois de ce que l’on appelle aujourd’hui la « psychose ordinaire » (non délirante). Il souffre d’un déficit de structuration œdipienne (ce qui fait penser à la psychose) mais ne délire/ni n’hallucine (ce qui fait penser à la névrose).

Cette catégorie est nouvelle en effet car elle est le fruit de la civilisation occidentale. Freud ne l’avait pas identifiée comme telle car à son époque, les états-limites n’étaient pas encore là en masse, produits par notre société où l’interdit est interdit !

Ce qui caractérise notre culture occidentale, est la mise en péril de la résolution du complexe d’Œdipe. 

  1. Le père n’est plus le garant de l’autorité et des interdits.

  2. Le père joue de moins en moins son rôle d’instance séparatrice entre l’enfant et la mère.

  3. Le père et la mère se partagent en effet le même rôle auprès de l’enfant, le rôle affectif en particulier.

  4. La loi, l’autorité de l’État, les politiques ne sont plus respectées.

  5. La religion ne fait plus autorité non plus.

  6. Les différences homme vs femme sont mises à mal. 

  7. Le citoyen devient consommateur : il exige et agresse quand il n’est pas satisfait. C’est ainsi que sont agressés agents municipaux, professeurs, membres hospitaliers...

  8. Le Moi Idéal est au centre de tout : on peut tout acheter et réaliser ses rêves les plus fous...Il ne nous reste plus que la mort, encore « inachetable » !

  9. L’avancée technologique : les médicaments prodigieux (immunothérapie), la réalité virtuelle, l’achat et la réception quasi immédiate des produits via Amazon en particulier. Acheté à 11h13, vous recevrez votre produit ce soir entre 20h et 22h ! Il suffit de cliquer pour avoir...presque tout...comme par magie...

La société occidentale produit des états-limites ainsi que ses remèdes « dans un parfait bio-psycho-feedback. La société américanisée, avec son culte de la performance, son emprise technologique sur les désirs ravalés en besoins, son pousse-à-la-jouissance « en temps réel », est assez exemplaire de cette auto-régulation systémique de la post-modernité, n’était cette satanée pulsion de mort qui, sous divers phénotypes (mal-bouffe, drogue, criminalité, fanatisme sectaire, etc.) pousse le système à l’entropie. La problématique des états-limites se détache sur cette toile de fond. »

Régnier Pirard, La question des états-limite dans La clinique lacanienne 2003/1 (no 6), pp 183 à 199

Le Roi est mort ! Vive l’Enfant Roi !

« Cette toile de fond » qu’est la culture occidentale défie le Roi, au sens psychanalytique du terme, le Père : les lois, les règles, les limites à ne pas franchir pour que puissent se différencier une génération d’une autre, un homme d’une femme, un parent d’un enfant...
La règle de l’Occident est « tout est permis pour se faire plaisir », c’est-à-dire pour se maintenir dans un Moi Idéal où l’objet du désir est immédiatement accessible. Ainsi l’homme occidental se prend pour un Dieu comme sa majesté bébé de Freud mais cette illusion ne dure qu’un temps, celui de l’addiction au désir de désir, pour se finir en la réalisation mélancolique d’un objet définitivement perdu. L’éducation permissive des enfants occidentaux à qui l’on a peur de refuser la moindre frustration produit une société d’états-limites, en deuil impossible d’un retour au Moi Idéal définitivement perdu.

Le sentiment de vide infini qui caractérise l’état limite me semble bien retranscrit dans cette chanson de Johnny Halliday dont voici les paroles pour mémoire :

« Qu'on me donne l'obscurité puis la lumière


Qu'on me donne la faim, la soif puis un festin


Qu'on m'enlève ce qui est vain et secondaire


Que je retrouve le prix de la vie, enfin!
Qu'on me donne la peine pour que j'aime dormir


Qu'on me donne le froid pour que j'aime la flamme


Pour que j'aime ma terre, qu'on me donne l'exil


Et qu'on m'enferme un an pour rêver à des femmes!
On m'a trop donné bien avant l'envie, j'ai oublié les rêves et les merci


Toutes ces choses qui avaient un prix


Qui font l'envie de vivre et le désir, et le plaisir aussi


Qu'on me donne l'envie
L'envie d'avoir envie qu'on allume ma vie!
Qu'on me donne la haine pour que j'aime l'amour


La solitude aussi pour que j'aime les gens


Pour que j'aime le silence, qu'on me fasse des discours


Et toucher la misère pour respecter l'argent
Pour que j'aime être sain, vaincre la maladie


Qu'on me donne la nuit pour que j'aime le jour


Qu'on me donne le jour pour que j'aime la nuit


Pour que j'aime aujourd'hui oublier les "toujours"
On m'a trop donné bien avant l'envie, j'ai oublié les rêves et les merci


Toutes ces choses qui avaient un prix


Qui font l'envie de vivre et le désir, et le plaisir aussi


Qu'on me donne l'envie
L'envie d'avoir envie, qu'on rallume ma vie, oh! »

Un état limite est une personne dont le désir de vie est éteint du fait d’une éducation trop permisse ne laissant pas place à la nécessaire frustration mais aussi et souvent du fait d’une éducation par des parents mal structurés qui utilisent leurs propres enfants comme objets, exutoires de leurs pulsions partielles. Les études prouvent que les états limites ont subi des violences physiques et psychiques de la part de leurs parents : enfants, ils étaient l’objet d’une pulsion parentale. Entre névrose et psychose, le sujet état-limite oscille entre 2 états : une névrose excessive tel un masochisme punitif du fait d’un surmoi démesuré issu à mon avis de la contrainte infligée à faire jouir son parent avant lui-même vs une psychose qui les font basculer dans un monde idéalisé pour survivre/surmonter leur manque profond à être. Oscillant de nombreuses années entre ces 2 pôles, l’état-limite dont la pulsion de vie s’épuise finit par un état de désillusion le prosternant dans une profonde mélancolie.

Si l’état limite est un produit de notre société occidentale, comment peut-on le traiter dans le cadre d’une cure psychanalytique qui prend du temps et ne peut se soustraire aux caprices d’une société en quête d’efficacité « à la va vite » ?

L’épreuve justement du cadre imposé par le psychanalyste est sans doute le seul espoir pour un état limite d’intégrer dans sa structure défaillante la poutre porteuse soutenant à ses deux extrémités le Moi Idéal et l’Idéal du Moi. Le cadre de la cure est l’incarnation de ce qui fait défaut dans notre société occidentale : l’interdit de l’interdit. Le psychanalyste sera très fortement challengé et mis à mal car l’état-limite colle à l’objet et ne supporte aucune menace de perte d’objet. La cure d’un état-limite consiste en une rééducation à la frustration et au deuil de l’objet, seuls moyens de sortir d’une mélancolie profonde. Cette rééducation est lente et très longue mais elle porte ses fruits : 

« C’est à la fin que l’on tire les bénéfices de ce qui avait été institué au début : le respect du cadre et donc de la loi. L’expérience étant faite d’un interdit protecteur celui-ci peut être intégré. En effet, le problème des états-limites par rapport à l’oedipe vient d’une absence de protection contre les fortes excitations dues au risque d’un passage à l’acte. Ceci vient principalement d’un interdit insuffisamment solide et sécurisant. C’est ce que le cadre doit permettre au sujet de trouver. L’enjeu final est la constitution du surmoi par une véritable assimilation des interdits. Ceci peut être obtenu grâce à la diminution de l’idéal, issu du travail des années précédentes. L’aboutissement heureux apporte une levée des incertitudes quant à la sexuation par une identification à un rôle d’adulte sexué, un engagement dans la génitalité en même temps que le renforcement définitif de l’ordonnancement symbolique. »

Patrick Juignet, Psychothérapie des personnalités limites dans Psychisme, 2011.

Les difficultés d’une cure d’un état-limite sont d’ailleurs la source de la découverte d’une telle structure. En effet, c’est Otto Kernberg, Heinz Kohut et Jean Bergeret, qui ont constaté les premiers des difficultés particulières pour mener une analyse chez un certain type de patients. Ils les décrivent comme ayant la particularité de présenter une profonde insécurité intérieure, une forte intolérance à la frustration et une hyper sensibilité aux remarques, souvent interprétées comme des jugements de valeur. 
Aussi, le transfert est teinté chez ces patients-là d’une crainte de l’effondrement au sens où l’entendait Winnicott : le patient état-limite craint de s’effondrer dans la cure, alors que ce qu’il redoute a en fait déjà eu lieu dans sa prime enfance :

« Cette catastrophe anticipée renvoie bien à quelque chose d’antérieur, un embryon prétraumatique non représentable qui n’a pas encore été éprouvé, qui ne s’est pas encore inscrit et qui va l’être dans la dépendance à l’analyste. Si le terme « dépendance » remplace sous la plume de Winnicott celui de « transfert », c’est peut-être bien parce qu’il est ici question d’un patient limite qui a régressé profondément, à la dépendance justement, activant ainsi les marques d’un Moi déformé par un écrasement qui a, lui, bien eu lieu, même si le psychisme en constitution n’en a pas gardé le souvenir. Dans ce sens, la crainte de l’effondrement serait effectivement une forme d’après-coup « spécifique » aux états limites. » 

Nicolas de Coulon, État limite, après-coup et confusion des temps dans Revue française de psychanalyse 2009/5 (Vol. 73), pages 1481 à 1487


Les états-limites cumulent donc un traumatisme infantile non symbolisé à une éducation occidentale moderne très laxiste sans loi ni règle strictes et structurantes. C’est sans doute cette particularité qui réside en ce cumul de conditions qui produit un état limite plutôt qu’un pervers. Le pervers, lui, a parfaitement bien intégré (mais pas digéré ) les lois afin non pas de les appliquer mais de prendre plaisir à les braver. Plutôt que de produire des pervers, l’occident moderne produit des états-limites : un « enfant battu » éduqué à la dure donnera un pervers alors qu’un « enfant battu » élevé de manière laxiste donnera plutôt un état limite.

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