Origine, dette et dépassement du traumatisme

Article de Marina Cavassilas

L’origine des réflexions psychanalytiques sur le traumatisme commence par un traumatisme, un schisme entre la pensée de Freud et celle de Ferenczi débouchant sur un froid entre ces deux amis qui ne réussirent jamais à se réconcilier ni personnellement ni sur le plan théorique.

Origine, dette et dépassement du traumatisme

L’ORIGINE DU TRAUMATISME : FREUD vs FERENCZI

LE TRAUMATISME CHEZ FREUD

 
De 1890 à 1897 Freud attribuait l’étiologie des névroses à un traumatisme infantile de nature sexuelle. L’enjeu à l’époque était de se démarquer du modèle héréditaire qui dominait à l’époque. Tel est le 1 er temps de la théorie du traumatisme chez Freud.

Le deuxième temps à partir de 1897 est marqué par l’abandon de sa neurotica - théorie de la séduction qui reposait sur une réalité traumatique au profit d’une réalité fantasmatique :


« Les « pièces » du dossier sont relativement aisées à examiner : Freud, dans la célèbre lettre 69 du 21 septembre 1897, écrit à Fliess : « Je ne crois plus à ma « neurotica ». Il engage par ces mots le tournant épistémologique majeur de la jeune science psychanalytique, signifiant ainsi que, après avoir longtemps accepté que les scènes de séduction rapportées à l’envi par ses patients hystériques étaient des scènes réelles, il les considère désormais comme des créations fantasmatiques : « Il n’existe dans l’inconscient », écrit-il dans cette même lettre 69, « aucun indice de réalité ». Janin C. (2005) « Au cœur de la théorie psychanalytique : le traumatisme, dans Le traumatisme psychique. Organisation et désorganisation. Paris, PUF, 43-55.

 

LA NOTION D’APRÈS-COUP CHEZ FREUD
 

Ainsi pour Freud, tout traumatisme est en lien avec des fantasmes inconscients, et les fantasmes originaires et aux angoisses associées (séduction, castration et scène primitive) toutes en lien avec le complexe d’Œdipe. Freud renonce à sa neurotica pour la notion qui va devenir centrale dans la psychanalyse, celle de « l’après-coup » : celui d’un temps second qui réécrit un temps premier.

C’est à partir du célèbre cas d’Emma décrit dans La naissance de la psychanalyse que Freud théorise cette notion. Il y aurait deux temps dans le traumatisme :

  1. celui de la scène de séduction sexuelle refoulée au moment de l’enfance

  2. celui de sa réactivation lors d’événements qui évoquent la scène 1 via des ponts associatifs non nécessairement en lien avec l’effraction sexuelle.

Notons également l’application de cette notion dans l’un des plus célèbres cas de la psychanalyse freudienne, celui exposé dans l’Homme aux loups (1918). Les deux événements subis par l’homme aux loups - l’observation de la scène primitive à un an et demi et les séductions de sa sœur aînée ne sont pas traumatiques en soi selon Freud. C’est le rêve princeps qu’il fait à 4 ans qui va constituer le vrai traumatisme. Le vrai traumatisme est ce qui est en rapport avec la pression des pulsions sexuelles en lutte avec le moi.

 


LE TRAUMATISME CHEZ FERENCZI


LE DEFAUT DE SYMBOLISATION DE L’ÉVÉNEMENT PREMIER


Pour Ferenczi, il en est tout autrement : le traumatisme ne résulte pas d’une résurgence de souvenirs mais d’une impossibilité de verbalisation/symbolisation de l’événement du fait de sa négation par le parent/l’environnement. Il considère la réalité du traumatisme comme une vérité historique dans le passé du patient qu’il conviendra de reconnaître et pour cela, de faire ressurgir à la mémoire du patient. C’est l’événement premier qui fait traumatisme pour Ferenczi et non celui d’un après-coup théorisé par Freud.


Dans Confusion de langues entre l’enfant et l’adulte, Ferenczi affirme que : « L’objection, à savoir qu’il s’agissait de fantasmes de l’enfant lui-même, c’est-à-dire de mensonges hystériques, perd malheureusement de sa force, par suite du nombre considérable de patients en analyse, qui avouent eux-mêmes des voies de faits sur des enfants. »


CLIVAGE, CULPABILITÉ ET SACRIFICE
 
Dans cet article Ferenczi explique que dans le cas de la séduction sexuelle d’un adulte à l’égard d’un enfant c’est la réponse « passionnelle » de l’adulte aux sollicitations tendres de l’enfant qui fait traumatisme. Cette réponse sexuelle – véritable choc, provoque chez l’enfant un clivage du moi. Bien que se sentant initialement innocent l’enfant va introjecter la culpabilité de l’adulte afin de conserver une image suffisamment bonne de l’adulte en préférant penser que cette scène de séduction/agression est une pure création de son esprit :

Les enfants « préfèrent accepter que leur esprit (mémoire) n’est pas digne de confiance, plutôt que de croire que de telles choses avec cette sorte de personne peuvent réellement s’être passées (autosacrifice de l’intégrité de son propre esprit pour sauver les parents). » Confusion de langues entre l’enfant et l’adulte.

« Cette sorte d’autodestruction acceptée peut même s’accompagner d’une certaine sensation de plaisir : le plaisir de s’offrir en sacrifice à des forces supérieures, qui se manifeste par l’admiration pour la puissance et la grandeur de l’adversaire (...) le sentiment de culpabilité de l’adulte est ainsi introjecté. Ce qui auparavant était un jeu anodin, devient coupable et mérite punition. D’où le clivage : l’enfant est à la fois innocent et coupable ; il cesse de faire confiance à ses propres sens. L’agresseur, de son côté, poussé par sa propre culpabilité, désavoue les faits, voire devient brutal, accroissant encore la culpabilité de l’enfant par une attitude de rigidité morale extrême. Si l’enfant cherche à communiquer à son entourage, à sa mère, quelque chose de ce qu’il a vécu, il arrive souvent qu’il se fasse gronder parce qu’il raconte des « sottises ».  Dupont J. (2000) « La notion de trauma selon Ferenczi et ses effets sur la recherche psychanalytique ultérieure », dans Filigrane, printemps 2000.

Ainsi les agissements parentaux en excès comme en carence« les privations d’amour » engendrent une « sidération psychique » tel un un « viol psychique » - « disqualification de l’affect et déni de la reconnaissance de l’éprouvé » de la part de l’objet (mère ou environnement familial) face à la détresse de l’enfant donne lieu à une sidération du Moi, sorte d’asphyxie, agonie de la vie psychique entraînant des douleurs psychiques extrêmes.

 

LE TRAUMATISME CHEZ WINNICOTT
 

Winnicott en 1965 développera ses conceptions du traumatisme sur cette base théorique en le liant lui aussi à la relation de dépendance de l’enfant à l’objet :

« Le traumatisme est ce qui rompt l’idéalisation d’un objet au moyen de la haine d’un individu, en réaction au fait que cet objet n’a pas réussi à atteindre sa fonction. » Il en découle un « effondrement dans l’aire de confiance à l’égard de l’environnement généralement prévisible. » Winnicott, Le concept de traumatisme par rapport au développement de l’individu au sein de la famille, in La crainte de l’effondrement et autres situations cliniques, Paris, Gallimard, 2000.

 
Pour Winnicott l’origine du traumatisme vient d’une mère qui ne sait utiliser librement son ambivalence ainsi que sa haine à l’égard de l’enfant ne permettant pas d’accompagner l’enfant dans le « processus de désillusion » qui doit succéder au premier où sa fonction est de « donner l’occasion au nourrisson d’avoir une expérience d’omnipotence. » La fonction de l’environnement est dans un premier temps adaptatif puis désadaptatif : il s’agit de présenter le principe de réalité à l’enfant progressivement faisant passer l’enfant d’un sentiment d’omnipotence dans la dépendance à celui d’une ambivalence vers l’indépendance. Dans ce cadre, Winnicott affirme que : « La mère est toujours traumatisante dans le cadre de l’adaptation. »
 
Si la désillusion est progressive et non brutale alors il n’y aura pas traumatisme. La dernière assertion de Winnicott nous semble donc contradictoire. Effectivement quelques lignes après avoir affirmé cela Winnicott rajoute :

« A la fin, le traumatisme est la destruction de la pureté de l’expérience individuelle par une intrusion trop soudaine ou imprévisible d’un fait réel et par l’apparition de la haine chez l’individu, haine du bon objet, éprouvée non pas comme de la haine mais sur le mode délirant d’être haï. »

Cette conception par Winnicott nous semble possible à l’âge adolescent mais pas à l’âge précoce de la dépendance lorsque l’enfant est dépendant de l’objet et de son idéalisation pour sa survie. Le problème serait l’inverse à l’âge précoce : une impossibilité de haïr l’objet.

LA DETTE


UNE DETTE DE HAINE À L’ÉGARD DE L’OBJET


Nous pouvons donc faire l’hypothèse que le traumatisme résulterait d’une dette de haine à l’égard de l’objet primaire. Incapable de haïr la mère à l’âge précoce, l’adolescent puis l’adulte reste avec cette haine en soi non adressée à la mère et toujours en recherche de l’être. Le traumatisé serait donc un enfant resté haineux mais incapable d’adresser sa haine à l’objet.

 


LE DÉPASSEMENT
 

LA SORTIE DE L’AMNÉSIE TRAUMATIQUE DANS L’APRÈS-COUP DE LA CURE
 

Selon Ferenczi « il faut répéter le traumatisme lui-même et, dans des conditions plus favorables, l’amener, pour la première fois à la perception et à la décharge motrice. » pour que puisse avoir lieu son élaboration et son abréaction. Sandor Ferenczi, Georg Groddeck, Correspondance, 1921-1933, Paris, Payot, 1982

Ainsi l’après-coup est à comprendre non pas au sens de Freud mais au sens d’une crainte d’un effondrement qui aurait lieu après-coup dans la cure :

« Cette catastrophe anticipée renvoie bien à quelque chose d’antérieur, un embryon prétraumatique non représentable qui n’a pas encore été éprouvé, qui ne s’est pas encore inscrit et qui va l’être dans la dépendance à l’analyste. Si le terme « dépendance » remplace sous la plume de Winnicott celui de « transfert », c’est peut-être bien parce qu’il est ici question d’un patient limite qui a régressé profondément, à la dépendance justement, activant ainsi les marques d’un Moi déformé par un écrasement qui a, lui, bien eu lieu, même si le psychisme en constitution n’en a pas gardé le souvenir. Dans ce sens, la crainte de l’effondrement serait effectivement une forme d’après-coup « spécifique » aux états limites. » Nicolas de Coulon (2009), État limite, après-coup et confusion des temps dans Revue française de psychanalyse 2009/5 (Vol. 73), pages 1481 à 1487

LES VOIES D’UNE GUERISON

 

Le traumatisme est guéri quand le sujet ne se sent plus en proie à le revivre consciemment (dans le cas d’une hypermnésie) ou inconsciemment (dans le cas d’une amnésie). Ce sentiment de guérison est éprouvé par le sujet lorsqu’il se sent ENFIN sorti d’une logique consciente destinale : SOULAGÉ DE SENTIR-SAVOIR que ça ne se reproduira pas FORCÉMENT.

QUELLES THERAPIES POUR GUERIR D’UN TRAUMATISME ?

 

« En gros trois types de traitements s’offrent à eux : la thérapie « de haut en bas », qui consiste à parler, à s’ouvrir (à nouveau) aux autres, et à s’autoriser à comprendre ce qui se passe en soi, tout en travaillant sur les souvenirs du traumatisme ; la prise de médicaments qui bloquent les réactions d’alerte inadéquates, ou modifie par d’autres moyens la façon dont le cerveau organise l’information ; et l’approche « de bas en haut » qui revient à permettre au corps d’avoir des expériences qui contrarient viscéralement l’impuissance, la rage ou l’effondrement liés au traumatisme. » Bessel van der Kolk (2014), Le corps n’oublie rien, Le cerveau, l’esprit et le corps dans la guérison du
traumatisme. Eds. Albin Michel.

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