Y a-t-il un phallus féminin ?

Article de Marina Cavassilas

Selon la théorie du primat phallique de Freud, il n’y aurait qu’un seul organe génital, non pas le pénis mais sa valeur symbolique, à savoir le pouvoir. Il n’existe qu’une alternative : il y a phallus ou il manque le phallus. La féminité se construirait donc dans une logique de compensation au manque de pénis.

Lacan reprend cette conception en affirmant : qu’« il n’y a pas à proprement parler de symbolisation du sexe de la femme comme tel... » or d’après lui : « là où il n’y a pas de matériel symbolique, il y a obstacle, défaut, à la réalisation de la sexualité du sujet. ...Le sexe féminin a un caractère d’absence, de vide, de trou. »
LACAN, Le Séminaire livre III Les Psychoses, Paris, Seuil, p. 198

Faut-il donc en conclure que la femme n’a pas de pouvoir car elle n’a pas de pénis ? Posséder le phallus ou s’y identifier seraient-ils les seuls moyens d’accéder à une position de pouvoir ou la relation de la femme au pouvoir peut-elle se faire indépendamment d’une identification phallique et d’un lien avec son manque ?

En d’autres termes, existe-t-il un phallus qui soit propre au féminin sans que celui-ci soit défini sous l’angle du manque de phallus masculin ?

La définition de la femme comme un trou, un vide de pénis vaut uniquement lorsque celle-ci est effectivement vide or lorsque cette dernière est pleine, c’est-à-dire enceinte, qu’en est-il ?
Dans ce cas, Lacan ne pourrait y voir un manque de matériel puisque le ventre rond de la femme enceinte est a contrario ce pouvoir visible qui manque à l’homme.

Le pénis est le phallus de l’homme ce qui manque à la femme et le ventre rond de la femme enceinte serait le phallus de la femme, ce qui manque irrémédiablement à l’homme. Les féministes s’indigneront que le pouvoir de la femme soit réduit à ses fonctions reproductrices. Cependant il n’est pas non plus très valorisant pour l’homme que son pouvoir soit réduit à son seul membre sexuel, le pénis en érection.

Dans les deux cas, le phallus de l’un a cependant besoin du sexe opposé pour être. Pour que le pénis se dresse et symbolise par là la pouvoir, il est nécessaire qu’une femme soit dans les parages et inversement pour que le ventre féminin se gonfle et porte l’avenir de l’espèce humaine, il est nécessaire qu’un homme y est déposé son sperme.

Le phallus représente donc un pouvoir propre que possède un sexe et dont l’autre est privé. La petite fille s’amuse à faire pipi debout et le petit garçon joue aussi bien à mettre un coussin contre son ventre pour faire croire qu’il est « enceinte ». La femme n’est d’ailleurs jamais autant encensée que lorsqu’elle est enceinte : divine porteuse de la vie, elle fascine. Une femme qui ne porte pas d’enfant souffrira d’un même complexe qu’un homme qui ne « bande » pas. Elle, ne se sentira pas vraiment une femme et lui, ne pourra se sentir un homme si son sexe reste « mou ».
Dans les deux cas, aussi bien homme que femme, le phallus est ce qui permet in fine la reproduction de l’espèce, un sexe érigé pour ensemencer la femme dont le ventre érigé à son tour portera la vie.

Le phallus ne serait-il finalement rien d’autre que notre pouvoir de reproduction. Sans celui-ci, en effet, l’espèce s’éteindrait et n’aurait plus le moindre pouvoir.

Bien qu’il y ait deux phallus : un propre à chaque sexe, il n’en découle pas pour autant que les deux phallus aient la même importance. Le phallus masculin semble prédominant dans toutes les cultures par rapport à celui de la femme : combien de représentations phalliques masculines existe-t-il dans le monde ? Outre le nombre, c’est le pouvoir masculin en tant que pouvoir dominant qui fascine. Car qui dit pouvoir masculin dit domination de l’homme sur la femme. En ce sens le phallus masculin est le lieu du désirable par tous puis qu’il n’est pas finalement le symbole du pouvoir mais le symbole de la domination. Et la domination est ce que chaque être vivant cherche pour assurer sa survie et son bien-être. On peut donc bien comprendre pourquoi les femmes cherchent à s’approprier ce phallus masculin car c’est pour elle une promesse de domination plus que de pouvoir. Et le désir de dominer est d’autant plus grand quand on est dominé depuis des générations et des générations, bref depuis toujours.

Le phallus masculin que les femmes désirent s’approprier ou s’y identifier est cette volonté de passer de la position dominée à la position dominante. Le conflit entre homme et femme est donc inévitable dans un combat pour le phallus masculin : la femme n’a d’autre choix que de castrer l’homme pour lui prendre son phallus et le dominer. Le bonheur des deux n’est donc pas forcément au bout du chemin !

Comment faire donc pour que les deux conservent leur phallus ? Un rapport homme/femme peut-il se passer d’un rapport dominé/dominant ? Les deux sexes peuvent-ils cohabiter sans se castrer ou dominer l’autre ?

Il semblerait que l’issue soit une valorisation du phallus féminin afin de réduire la prédominance du phallus masculin sur le phallus féminin. Peut-on rêver un monde meilleur dans lequel homme et femme seraient égaux en droits, sans que l’un ne domine l’autre mais au contraire se complètent pour être plus forts ? Cela est-t-il viable, enviable pour le devenir de l’espèce. D’un point de vue évolutionniste, est-ce possible ? L’évolution de l’espèce qui passe par la reproduction peut-elle se passer d’un rapport de domination d’un sexe sur l’autre ?

Les femmes d’ailleurs aujourd’hui n’abandonnent pas leurs atouts féminins lorsqu’elles occupent des postes de pouvoir, lorsqu’elles sont dominantes. Autrefois (années 70-90) ces femmes-là se masculinisaient physiquement mais perdaient en attrait donc perdaient leur phallus féminin alors que les femmes aujourd’hui restent féminines et sexy alors qu’elles occupent des positions sociales ou professionnelles dominantes : cela est le signe que le phallus féminin domine pleinement en tant que tel : il n’a pas besoin de singer les signes du phallus masculin pour s’imposer : c’est une victoire authentique. Dans les médias et publicités, ces femmes-là sont représentées dans une attitude féline (symbole de l’agressivité/combativité féminine : Cf. Nathalie Portman pour Dior) plutôt que sous l’angle d’une posture masculine agressive. Cette mise en scène est le symbole du phallisme féminin par excellence, celui qui n’emprunte ou ne vole rien au masculin. L’équivalent version masculine est un homme bagarreur un peu rebelle (Cf. Robert Pattinson pour Dior. Celui-ci n’emprunte rien non plus au féminin ! 

Regard « félin » féminin jugé dominant par les femmes et les hommes de 20 à 40 ans en 2020 (Étude Semiopolis). Copyright Dior.

Attitude jugée masculine et dominante par les femmes et les hommes de 20 à 40 ans en 2020 (Étude Semiopolis). Copyright Dior.

Ainsi aujourd’hui phallisme féminin (symboles de domination féminines : femmes au regard et/ou attitudes félines) et phallisme masculin (symboles de domination masculines : homme bagarreur) cohabitent dans l’espace social occidental. Les deux symbolisent la domination d’un sexe sur l’autre. Nous vivons finalement une sorte d’équilibre puisque les deux coexistent. Le point positif est que les hommes interrogés sur le sujet (étude Semiopolis 2020) entre 25 et 40 ans apprécient autant que les femmes elles-mêmes, cette image de femme dominante sans pour autant se sentir dominé ni castré. Le rapport de force semble assez équilibré du moins bien plus qu’avant (la génération des 40-60 et des 60-80 ans et+).

Pour conclure, il existe donc bien deux phallus : un propre au masculin symbolisé par le pénis en érection et un propre au féminin. D’un point de vue évolutionniste, c’est-à-dire à l’échelle de l’évolution de l’espèce humaine, le pouvoir propre au genre féminin réside dans sa capacité à « faire » un enfant et donner naissance…mais encore et surtout à être par la suite la mère toute-puissante qui aura tout-pouvoir sur l’enfant qu’il soit garçon ou fille. Quelle que soit la culture, a mère est le phallus, la Dominante par excellence dont il sera difficile de sortir de son emprise. Freud va même jusqu’à défendre l’idée que dans l’esprit du jeune enfant (le garçon en particulier puisqu’il est doté d’un pénis), la mère posséderait un pénis. Le pénis maternel ne comble-t-il pas l’enfant avide de besoins et désirs continuellement assouvis par cette mère phallique ?
Le fétichisme développé lors du choc de la découverte de la mère sans pénis, de la « mère castrée » serait une parade selon Freud pour endiguer l’angoisse insoutenable de castration ressenti par le garçon lors de cette épouvantable révélation.
Le fétiche est le phallus maternel donc le phallus qui appartient en propre au genre féminin. Le fétiche, objet d’adoration masculine, sans quoi le fétichiste ne peut pas jouir et donc s’abandonner, dominé par le tout-plaisir, est le symbole du phallus féminin : l’insupportable preuve que la domination originelle dans la vie de tout un chacun est de nature maternelle donc féminine et que celle-ci n’a pas besoin de pénis, voire ne souffre aucun pénis...

« Le fétiche est le substitut du phallus de la femme (celui de la mère) dont le petit garçon crut à l’existence et qu’il ne souhaite pas abandonner. » 
FREUD, Article sur le fétichisme, 1927. 

Pour Freud, le fétiche est le symbole phallique maternel (féminin pour l’homme) qui a pour fonction d’annuler son angoisse de castration lui permettant ainsi d’éviter l’homosexualité. Les fétiches, et ils sont nombreux et constitutifs de chaque civilisation, de chaque culture sont le symbole du phallus féminin, la domination originelle de la femme (mère) sur l’enfant. 

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