La reconnaissance dans le transfert

Article de Marina Cavassilas

Freud découvrit le transfert à l’occasion d’une cure menée par un confrère, le médecin Breuer qui utilisait la méthode cathartique.

La reconnaissance dans le transfert

I. LES BESOINS DE RECONNAISSANCE DANS LE TRANSFERT

1. La découverte du transfert par Freud


Freud découvrit le transfert à l’occasion d’une cure menée par un confrère, le médecin Breuer qui utilisait la méthode cathartique. Il s’agit du cas Anna O relaté dans Cinq leçons sur la psychanalyse, Paris, Payot, 1950, celui d’une jeune-femme diagnostiquée hystérique. Dans un premier temps, celle-ci sembla guérie mais suite à plusieurs rechutes elle fit une grossesse nerveuse traduisant le fait qu’elle désirait être enceinte de son médecin le docteur Breuer. C’est à cette occasion que Freud élabora le concept d’« amour de transfert ». Cet amour pour le docteur est un transfert, c’est-à-dire la réédition d’un amour originel. L’objet de la cure est de reconnaitre cet amour, d’identifier sa source, ce qu’il rejoue pour l’analyser et permettre au sujet de comprendre et résoudre ce qu’il s’y joue.

Par la suite, Freud poursuit son élaboration du concept de transfert grâce au cas Dora présenté dans Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1970. Cette jeune-femme elle aussi considérée comme hystérique interrompt brutalement la cure ayant transféré sur Freud son attachement à un homme de son entourage proche qui a avait tenté de la séduire et qu’elle avait cherché à fuir. L’arrêt brutal de la cure rejouait cette scène de fuite suite à la tentative de séduction de cet homme. Dans le transfert l’analyste Freud est pris pour/confondu avec cet homme. L’arrêt brutal n’a malheureusement pas permis à  Freud de reconnaître à temps le transfert et de l’analyser. Ça n’est que dans l’après-coup de la cure que Freud reconnu la nature du transfert.


Freud dit ainsi dans « Fragments d’une analyse d’hystérie, Dora », in Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1970 : « Que sont les transferts ? Ce sont de nouvelles éditions, des copies des tendances et des fantasmes qui doivent être éveillés et rendus conscients par les progrès de l’analyse, et dont le trait caractéristique est de remplacer une personne antérieurement connue par la personne du médecin. Autrement dit, un nombre considérable d’états psychiques antérieurs revivent, non pas comme états passés, mais comme rapports actuels avec la personne du médecin. Il y a des transferts qui ne diffèrent en rien de leur modèle quant à leur contenu, à l’exception de la personne remplacée. Ce sont donc, en se servant de la même métaphore, de simples rééditions stéréotypées, des réimpressions. »



2. Le Transfert et sa reconnaissance

Le transfert est la relation qui s’établit entre le sujet et un autre à l’image des relations d’objets des fantasmes et des défenses inconscients qui ont façonné le développement infantile du sujet. Les transferts sont donc les modes relationnels et défensifs propres à un individu, fruits de ses relations aux objets primaires. Ils sont à l’œuvre dans toutes ses relations à l’âge adulte et ne résulte pas exclusivement de la situation analytique.

Comme le disait Freud dans Essais de psychanalyse, Paris, Payot 1981 (p.58) :

« Cette reproduction qui survient avec une fidélité qu’on n’aurait pas désirée, a toujours pour contenu un fragment de la vie sexuelle infantile. »

Cette reproduction à l’identique n’est pas l’œuvre exclusive de la cure analytique. Les phénomènes transfériels se manifesteront dans la cure en vue d’être reconnus, c’est- dire identifiés en tant que tels pour être analysés.

 

Dans « La dynamique du Transfert », in La technique psychanalytique, Paris, PUF, 1967 (p.20) Freud dit que :

« Les phénomènes se produisent partout, mais il s’agit d’en reconnaître la nature » dans le champ analytique.

Freud précise dans « Fragments d’une analyse d’hystérie, Dora », in Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1970, que : « La cure psychanalytique ne crée pas le transfert, elle ne fait que le démasquer, comme les autres phénomènes psychiques cachés. Ce qui différencie les autres cures de la psychanalyse ne se manifeste qu’en ceci : le malade, au cours [de celles-là] ne fait spontanément appel qu’à des transferts affectueux et amicaux en faveur de sa guérison ; là où c’est impossible, il se détache aussi vite que possible du médecin qui ne lui est pas « sympathique » et sans être influencé par lui. Dans le traitement psychanalytique, par contre, et ceci en rapport avec une autre motivation, toutes les tendances, même les tendances hostiles, doivent être réveillées, utilisées pour l’analyse en étant rendues conscientes ; ainsi se détruit sans cesse à nouveau le transfert. »



3. Les objets sur lesquels porte la reconnaissance
 
Les « vœux fantasmatiques » archaïques se réactualisent dans le matériel actuel observable par l’analyste. Les relations marquantes de l’enfance qui conditionnent les relations actuelles du sujet - aussi bien amoureuses que professionnelles ou amicales - s’actualisent de manière plus ou moins déguisées dans les rêves et dans le quotidien du sujet.

Pour désigner ces transferts, Freud employait des expressions comme : « nouvelles éditions », « fac-similés », « clichés ». En effet, le sujet répète dans sa vie actuelle les schémas constitutifs de sa toute petite enfance, les personnes du quotidien sont mises à la place des objets primaires.

« Tous les êtres qu’il connaît plus tard deviennent pour lui des personnes substitutives de ces premiers objets, de ses sentiments et ce classent pour lui en séries qui procèdent des imagines, comme nous disons, du père, de la mère, des frères et sœurs, etc. Tous ceux qu’il connaît plus tard ont donc à assumer une sorte d’héritage sentimental, ils rencontrent des sympathies et des antipathies à la genèse desquelles ils n’ont pas eux-mêmes que peu contribué ; tout choix ultérieur d’amitié et d’amour se fait sur fond de traces mnésiques laissées par ces premiers modèles. » Freud, « La dynamique du Transfert », in La technique psychanalytique, Paris, PUF, 1967 (p.58)



4. De la reconnaissance du « même » à la recherche du « différent »

 

Le sujet transfert le « même » et répète le « même » car il souhaite au fond donner une nouvelle issue à cet initial qui fut source de plaisir peut-être mais de souffrance assurément.
La compulsion du sujet à répéter des schémas relationnels déplaisants semble s’opposer à sa conception du psychisme comme étant régi par le principe de plaisir régulé par le principe de réalité.
Cette compulsion à rejouer des scènes douloureuses parfois autodestructrices relève de ce que Freud nomme la « pulsion de mort ». Malgré les apparences destructrices, la force qui pousse le sujet à agir ainsi est en fait motivée par le besoin pour le sujet d’élaborer, de comprendre, de mettre des mots sur, de symboliser et donc avant tout de conscientiser ce qui a fait souffrir et continue de faire souffrir le sujet.

Au-delà de cette conscientisation rendue possible par la levée du refoulement, l’attente inconsciente motivée par la compulsion à la répétition est la résolution ou la réparation : qu’une issue heureuse se substitue à une l’issue malheureuse à laquelle s’est fixée le sujet.

Pour que soit possible cette issue heureuse, il est nécessaire que l’issue donnée par l’analyste soit différente de celle donnée par l’objet primaire qui a fait défaut à l’époque ancienne. L’analyste doit donc être vigilant et analyser ses contre-transferts pour ne pas répéter le « même » en rejouant le rôle de l’objet primaire défaillant. La relation transférielle qui ne rejoue pas la même issue, suivie de l’analyse de cette différence de comportement entre l’objet primaire et l’analyste, sont la condition qui permettra au sujet de ne plus répéter un schéma malheureux.


 

 

II. LES CONSEQUENCES DE LA RECONNAISSANCE


5. De la reconnaissance du transfert à sa liquidation
 
Nous avons vu comment le transfert agit comme une répétition qui s’ignore de schémas relationnels archaïques. La liquidation du transfert passe donc par la reconnaissance de ces matériaux refoulés. Elle équivaut donc à la reconnaissance d’un passé et à son intégration dans les rapports sociaux, amicaux et amoureux dans le présent du sujet.

Pour que soit liquidé le transfert, les analysants doivent donc reconnaître les matériaux psychiques qui leurs sont propres et à reconnaître ce qui dépend d’eux dans leurs relations actuelles. Ils doivent également reconnaître la différence entre la personne de l’analyste et le imagos, les personnes réelles qui ont conditionnée ses schémas relationnels.



6. De la reconnaissance comme gratitude et gratification

Pour couronner le tout, l’analyse doit s’achever sur une reconnaissance mutuelle au sens de gratification. L’analysant reconnaît le bénéfice de son analyse et reconnaît la contribution de son analyste. Nous sommes là dans une gratification qui débouche sur un sentiment de gratitude. L’analysant sera reconnaissant envers son analyste de lui avoir permis d’aboutir à telle compréhension de soi.

 

De son côté l’analyste doit reconnaître le travail effectué par l’analysant. Cette reconnaissance mutuelle est nécessaire pour rétablir un lien d’égalité entre analysant et analyste faisant sortir l’analysant d’une dynamique transférielle.

 

La mutuelle reconnaissance du travail effectué acte que le transfert est liquidé et l’analyse terminée. La terminaison de l’analyse n’étant pas irrévocable. Rien n’empêche qu’elle puisse reprendre avec l’analyste en question ou un autre à un autre moment qui nécessite l’élucidation d’un autre schéma inconscient.

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